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[CTC28 ] Les frontières d'une Nation

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Message par DemetriosPoliorcète Sam 19 Nov - 19:47

Les frontières d'une Nation


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L’histoire grandiose et tragique des empires telle que nous la raconte Ibn Khaldoun suit somme toute un modèle simple : lieu de développement des arts, des sciences, d’une vie qui ne se limite pas à la survie, l’Empire repose sur une dynastie riche et puissante, qui a pris soin de désarmes les siens pour sa sécurité, préférant confier la garde de ses marges à des barbares vaguement acculturés, friands de titres et de richesses mais menant une vie fondamentalement différentes de celle de leurs maitres, plus rude, plus marquée par la violence ouverte et le contact avec les guerriers. Puis, l’inévitable arrive : affaibli par une paix trop longue, déshabitué à la guerre, privé de moyen de prouver sa valeur, le centre impérial finit renversé par l’un des peuples des frontières qui refuse désormais de lui obéir. Vainqueurs mais plein d’admiration pour le mode de vie raffiné des vaincus, les nouveaux maitres se proclament leurs héritiers, reprennent leurs titres, portent leurs vêtements cérémoniels et, inévitablement, désarment les leurs qu’ils commencent à craindre. Et le schéma se reproduit, les barbares renversent l’Empire, fondent le leur, s’amollissent et sont à leur tour vaincu.

Mais Ibn Khaldoun vivait il y a des siècles, et si son modèle s’est vérifié longtemps après sa mort, il est arrivé un jour où les faits l’ont fait mentir, où les peuples des marges n’ont plus réussi à s’emparer du centre. Et, décennie après décennie, la marge a cessé d’être ce confine indéfini gardé par de rudes clients, elle s’est peu à peu métamorphosée en frontière.

Ainsi, pour beaucoup d’Iraniens, leur histoire en tant que nation commence en 1722, le jour où Mohammad Ghilzaï a dû lever le siège d’Ispahan.


*****

La victoire de Mahmoud Hotaki, chef du clan afghan des Ghilzaï, le 8 mars 1722 à Gulnabad, lui avait ouvert la route d’Ispahan. Mais, tel un Hannibal de l’Asie centrale, il n’avait pas mesuré l’importance de sa victoire et avait laissé Soltan Hossein, Shâh séfévide d’Iran, réorganiser ses forces.
Ce dernier avait néanmoins commis à son tour une erreur qui aurait pu coûter très cher à sa dynastie : il avait refusé de quitter sa capitale pour les provinces et s’était laissé enfermer, persuadé que les Afghans n’avaient aucun moyen de mener un siège. Mais Mahmoud était déterminé, et malgré son absence d’artillerie, il poursuivit le blocage de la ville, où la famine fit son apparition, et avec elle les épidémies et le cannibalisme. Hossein accepta de négocier et de céder la moitié orientale de son Empire et une rançon de 400 000 tomans…qu’il ne put pas réunir.

Le 20 octobre 1722, alors que tout semblait perdu, le secours arriva enfin du nord-ouest : le fils du Shâh, Tahmasp, avait quitté contre la volonté de son père la capitale avant que les Afghans n’y mettent le siège, et avait travaillé à réunir une armée d’Azéris et de Turcomans, tout en finissant par convaincre Vakhtang, le roi géorgien de Karthli, d’intervenir de son côté.

Menacé d’écrasement, Mahmoud doit, la rage au cœur, lever le siège et se replier au Khorassan. Instable, probablement atteint d’une tumeur au cerveau, il sombre dans la paranoïa et meurt, détesté de tous ses sujets, en avril 1725.

Célébré comme un héros, Tahmasp est en position de force à Ispahan, mais laisse pour un temps son père gouverner et retourne à la frontière, offrir de luxueux cadeaux à Vakhtang et faire une démonstration de force assez importante pour convaincre les Ottomans comme les Russes que l’Iran n’est pas devenu une proie facile. Ce n’est qu’en 1723 qu’il dépose définitivement Shâh Hossein et reprend la lutte contre les Afghans. En 1726, le Khorassan est reconquis. En 1729, Kandahar tombe et l’Afghanistan est soumis, grâce notamment à l’aide des Abdali, clan rival des Ghilzaï, qui deviennent les nouveaux hommes forts de la frontière.

Tahmasp prépare alors l’opération qui va définitivement asseoir son prestige : en 1731, il franchit l’Hidu-Kush et envahit l’Empire moghol. Il revient avec un immense butin : or, esclaves, objets d’art, éléphants, et les prestigieux insignes du pouvoir moghol, le trône du paon et les diamants Koh-e Nour et Grand Moghol.

Laissant après cela la turbulente frontière orientale à son général Nader Khan Afshar, il mène au cours des décennies suivantes des campagnes défensives victorieuses face aux Russes et aux Ottoman, consolide la domination persane sur la Géorgie stabilise le fonctionnement de l’Etat qui avait été mis à mal par l’invasion afghane. Son règne voit également une reprise des échanges commerciaux : alors que les Anglais étaient déjà présents dans le Golfe persique depuis Abbas II, il négocie également des accords pour l’installation des marchands français, alors puissants aux Indes. L’ambassade qu’il envoie vers une cour de Versailles déjà gagnée par l’exotisme « persan » éclipse par son faste celle de 1715.

Ce n’est qu’après la mort de Tahmasp II en e 1759 que le danger afghan s’estompe totalement. Ahmad Abdali, puissant émir d’Afghanistan, est tué à la troisième bataille de Panipat face aux troupes marâthes, mettant fin à sa tentative de raid en terre indienne et à son projet d’Afghanistan unifié ; on a prétendu que les marâthes avaient bénéficié des informations données par des espions iraniens infiltrés dans l’armée afghane, mais cela n’a jamais été prouvé.

*****

L’Afghanistan a depuis évolué comme un Etat indépendant, distinct de la puissance iranienne, mais il ne constitue plus en rien une menace.
A l’ouest, l’Iran a dû renoncer à la Géorgie et à Erevan, sous les coups de la poussée russe, mais ces défaites furent en réalité le début d’un renouveau : recentré sur son cœur musulman et persanophone, l’Iran commença sa modernisation, accélérée sous le pouvoir d’un grand homme d’Etat, Mirzâ Taqi Khân Amir Kabir, qui eut la confiance de plusieurs souverains.

Si les Ottomans, les Qing et d’autres grandes dynasties furent chassées par la transformation de leurs empires en nations, la dynastie Safavide sut pleinement embrasser ce changement et règne, encore aujourd’hui, sur la nation la plus puissante et la plus riche du Moyen Orient.

Cela n'avait été possible que parce que, dès le XVIIIe siècle, les marges de l'Empire s'étaient imperceptiblement transformées en les frontières d'une Nation

DemetriosPoliorcète
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Message par LFC/Emile Ollivier Sam 19 Nov - 20:16

Excellent ! Quel génie qu'Ibn Khaldoun !
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Message par Thomas Ven 25 Nov - 21:16

Excellent!

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« Ce n’est que devant l’épreuve, la vraie, celle qui met en jeu l’existence même, que les hommes cessent de se mentir et révèlent vraiment ce qu’ils sont. »
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Message par Préhistorique Sam 26 Nov - 17:30

Bon texte, j'aime bien le style.
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Message par Yodarc Sam 26 Nov - 19:46

Excellent en effet.

J'apprécie la référence à Ihn Khal-Dun, une des figures les plus notables du XIVe-XVe siècle de par sa réflexion politique et historique sur sa société et le fait que ce récit joue sur le fameux adage "L'exception qui confirme la règle" (bien qu'en cette occurrence, c'est plutôt l'exception qui dément la règle ^^)

Le bouleversement présenté dans ce court récit est bien décrit et amené et les références aux autres éléments historiques de l'époque ou utilisés en références narratives, sans compter la petite conclusion sur les conséquences globales pour la Perse de cette réalité alternative.
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Yodarc

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